Je suis actuellement en pleine réflexion sur mon implication dans l’informatique en dehors du cadre professionnel. J’ai souvent mentionné que je trouvais le plaisir non pas dans l’action d’intéragir avec l’informatique (ou Internet), mais plutôt dans le résultat que ça produisait : créer des communautés d’intérêts.
Ici, j’essaie de revisiter justement ces quinze dernières années sous ce prisme : les communautés que j’ai participé à créer, les éléments de leur immense fragilité. Cette rétrospective est biaisé sur les communautés où j’ai participé sur le plan technique, mais j’ai pu aussi participer simplement en tant qu’usager (World of Warcraft, Twitter, Trackmania, etc.).
J’ai choisi cet angle parce que je crois que ça illuste bien une idée : les communautés sont fragiles, on est toujours à un problème technique de les briser.
C’est pour ça qu’il y a quelques années, j’avais réfléchi à une série de principe pour préserver les communautés quand on prenait en charge leur “technique”, leur “logistique”. J’étais alors arrivé aux 4 principes (écoute, compétence, responsabilité, recevoir de l’aide) de l’éthique du care de Tronto. Je crois toujours qu’ils sont plus que jamais d’actualité, j’espère que ces quinzes années de joies et de déconvenus vous en convaincront aussi.
Les débuts avec le jeu vidéo Aion
Aion est un MMORPG (jeu de rôle massivement multijoueur, comme World of Warcraft) sorti en 2009. Le modèle économique de ces jeux était basé sur l’abonnement mensuel, via un compte, qui permettait d’accéder aux serveurs officiels. Des alternatives aux serveurs officiels, dit “serveurs privés”, ont été développées par des communautés sur Internet, ce qui enfreignait les CGU du jeu mais permettait d’accéder à (une partie) de l’expérience de jeu sans payer, ce qui était pratique pour des lycéens sans le sous.
J’avais alors installé un de ces “serveurs privés”, ce qui au fil des années lycée, a fait que nous nous sommes retrouvé une petite trentaine à partager des moments sur le serveur… et en dehors ! Je me souviens que le “serveur privé” avait même son site web, que j’avais développé sur-mesure avec Pierre J., un camarade de classe.
Mi-2012, je quitte le lycée, Aion passe en free-to-play, les développements sur le serveur alternatif (on appelait ça des “serveurs privés” et le logiciel un “émulateur”) stoppent, je n’ai pas les compétences pour reprendre ce développement, et le projet s’arrête comme ça. Alors certes on n’a pas eu l’expérience “MMO” où on est des milliers d’inconnus à se retrouver, c’était une autre expérience, mais ça a été efficace à créer des liens !
Quarah.tk : entre Garry’s Mod et Diaspora
Plus tard, en étude supérieur, j’ai co-fondé un temps à une association qui s’appellait Quarah.tk avec deux autres amis. Le but était de louer un gros serveur en commun (quelque chose comme 8 core et 48GiB de RAM pour 40 euros par mois sur CoreOS) et de proposer des services publics en retours.
Mes deux accolytes on fait connaître l’association avec un serveur TTT, une extension du jeu Garry’s Mod.
Pour ma part, j’avais déplacé l’instance social.deuxfleurs.fr du réseau social Diaspora sur le serveur qui comptait alors plusieurs centaines d’utilisateurs actifs.
On en retrouve encore quelques traces.

Diaspora était loin d’être mature à l’époque, et la gestion au quotidien d’une instance Diaspora était complexe et pavée de pièges. C’était aussi le symptome d’un développement réalisé dans la douleur. Après un crowdfunding qui fonctionne au delà des ambitions de ses fondateurs, une couverture presse jusque dans le New York Times, tous les projecteurs sont braqués sur ce groupe de jeunes étudiants. Un an plus tard, je me souviens avoir été choqué par la disparition d’un de ses 3 développeurs, l’équipe originelle passera rapidement la main, et il faudrait plus de dix ans pour arriver à une base de code stable et fiable.
J’aimais bien cette instance Diaspora, je me souviens d’une communauté très alternative, très orientée déjà sur les réflexions écologiques. Je me souviens que les questions autour de l’informatique étaient globalement absentes : on parlait culture, politique, modes de vie, nature, etc. Quand j’avais le temps, j’essayais de mettre en avant les comptes de l’instance qui partageaient du contenu intéressant.
Un jour, pendant mon séjour au Canada, le traffic de l’instance Diaspora est devenu si important qu’elle occupait toutes les ressources du serveur. Je ne me souviens plus très bien, mais il devait y avoir une centaine de comptes actifs et plusieurs milliers de comptes enregistrés.
Contraindre les ressources rendait l’instance inutilisable. Laisser faire et c’est le jeu TTT qui ne fonctionnait plus, ce qui n’était pas correct vis à vis de mes amis. Après plusieurs nuits de debug, je finis de décider de couper l’instance, c’est un de mes plus grand regrets d’avoir mis un terme à une commaunauté naissante.
Quelques temps plus tard encore, mes deux amis qui animaient le serveur TTT ont eu un désaccord sur sa gestion, et n’ont pas réussi à le dépasser. On a rendu le serveur, et on s’est arrêté là.
L’InsaLan, le méga-tournoi de jeu vidéo
Toujours pendant mes études supérieur, j’ai participe à une association de mon école, l’InsaLan. C’est un tournoi de jeu vidéo qui a lieu une fois par an, qui réuni environ 400 joueurs, avec des prix pour les gagnants, attire environ 2000 personnes dans le public, se tient pendant tout un week-end, dans l’esprit des LAN party, et dont le budget est d’environ 20 000 euros.
J’ai commencé dans l’équipe réseau, dont j’ai pris la tête l’année suivante, pour finir président l’année encore d’après. Nous étions une centaine de bénévoles. Et notre objectif était d’organiser le meilleur évènement possible, on était très attentif aux réactions des joueurs, des médias spécialisés, et des quelques “stars” de l’époque comme MoMaN. Et terrorisés par les pannes de réseaux.
Cette culture de l’attention au détail, au perfectionnisme, je me souviens qu’elle nous a été transmise en fait. Au début, on prenait les choses assez à la légère, on était content d’expérimenter avec les serveurs. Mais que ce soit à travers les anciens (entre autre deux Nicolas et un Jean) ou la confrontation directe avec les joueurs, qui venaient de toute la France, pour qui le déplacement à couté cher, nous avons très vite compris que, si nous pouvions être fier de tenir un tel évènement, nous ne pouvions pas nous permettre de légèreté dans son organisation.
C’était, je me souviens, incroyable à l’époque de voir notre évènement retransmis sur Twitch, commenté par les grands noms du stream de l’époque. De voir aussi quelques uns des meilleurs joueurs français (ou des meilleures équipes) venir prendre part à notre tournoi. Et je suis toujours impressionné par cette culture de l’évènementiel à l’INSA Rennes, qui ne fait pas parti des enseignements, mais qui est transmise d’années en années, de promotions d’étudiants en promotions d’étudiants.
Les outils du quotidien
Sur la fin de mes études, j’avais fini par récupérer un vieux Dell Poweredge 2900 qui fonctionnait suffisament bien, avait suffisament de stockage, et sur lequel était installé des services (emails, chat, stockage, etc.) qui commençaient à être éprouvés. Tout cela principalement pour moi, mais des évènements de ci de là m’ont amené à partager ces services avec mon entourage.
D’abord, en déménageant, mes parents ont voulu changer de fournisseur d’accès internet (FAI). Orange, à l’époque du moins, avait comme moyen de pression pour forcer la rétention… l’adresse email. En effet, la personne au bout du fil a assuré que l’adresse email serait cloturée instantanément à la résiliation (spoiler : c’était un pur mensonge, ça n’a jamais été le cas). C’est donc à ce moment que j’ai proposé à mes parents de passer sur une adresse email dont je possède le nom de domaine, et qui devrait justement survivre au changement de FAI et à leur chantage.
Ensuite, pour l’archivage et la synchronisation des fichiers entre les terminaux, Seafile s’est avéré très utile.
Enfin, lors de ma thèse, l’INRIA mettait officiellement à disposition un serveur XMPP. Mais ce dernier étaiat buggué, et environ 30% des personnes n’arrivaient jamais à se connecter dessus. La DSI était au courant du bug, ils ne savaient pas le résoudre, et ne planifiait pas de le résoudre. Dépités, nous avons migré vers Matrix à ce moment là. J’ai ouvert des comptes pour plusieurs des doctorants de l’équipe, d’autres ont monté leur propre serveur.
Cette période n’a pas été non plus de tout repos. En effet, le Dell Poweredge a fini un beau jour par ne plus redémarrer, accusant ses barettes de RAM. Problème : il était chez ma mère à Nevers, j’étais à Rennes. J’ai commandé des barettes en urgence, j’ai aussi organisé un voyage en urgence pour réparer le serveur. Malheureusement, rien n’y faisait. J’apprendrai plus tard que le message de diagnostique était faux, et que le vrai composant défaillant était la carte mère. Entre temps, j’ai acheté 3 PC Lenovo tout ce qu’il y a de plus standard, d’occasion, pour 100 euros chacun, sur Leboncoin. À partir de maintenant, je me suis dit, je prends du matériel peu cher et dupliqué, pour qu’une panne soit invisible et peu couteuse à réparer.
Sauver cette communauté a été une course de tous les instants. Mais au moins elle vit encore : elle a servi de base pour le modèle “distribué” de l’association. Deuxfleurs.
Les débuts de Deuxfleurs
Il n’empêche, je me rendais bien compte qu’assembler des logiciels open-source, en plus d’être chronophage, était loin de fournir l’expérience que l’on peut attendre des services numériques aujourd’hui. Alors, forts de cette expérience, maintenant que plusieurs doctorants avaient un compte Matrix, avaient mis la main dans le logiciel, qu’on avait collaboré à administrer les serveurs de notre équipe de recherche. Avec en toile de fond la conférence du CCC d’Extinction Rebellion, qui montrait comment les outils numériques permettaient de faire communauté pour les écologistes, nous nous sommes lancés, nous avons mutualisés les machines, notre expérience, etc. et nous étions prêts à faire vivre des communautés d’intérêts aux profils variés & divers ! Du moins, c’est comme ça que je l’ai vécu :-)
Conclusion
Rétrospectivement, ce qui m’a motivé, ça n’était pas tant “l’expérimentation” avec “le numérique”, mais bien “ce que l’on peut produire avec le numérique”. Et on peut produire des choses très concrètes : “un lieu virtuel où se retrouver quand on est lycéen”, “une fête autour d’une compétition de jeu vidéo”, “un espace de discussion autour de la culture, de la politique, des modes de vie alternatifs”, “un espace de discussion pour les doctorants”, ou simplement “un havre en dehors des chantages des multinationales”.
Le fait de joindre mes forces en créant l’association Deuxfleurs avec les autres doctorants & mon entourage a particulièrement été motivé par la perte de la communauté Diaspora, la panne serveur, et les limites de mes compétences (il faut plusieurs compétences pour construire un service numérique - conception interface, graphisme, support, etc. - je ne suis qu’ingénieur en informatique généraliste). Pour que le drame Diaspora ne se reproduise plus. Pour que les solutions techniques sur lesquels je travaille ne soient plus perçus comme une version dégradée de ce que proposent les GAFAM. Pour que les communautés puissent vivre et être entendus.
Mais ces communautés sont fragiles, très fragiles. Il suffit d’une défaillance majeure pour qu’elles disparaissent à tout jamais. Les communautés ne se déplacent pas : elles naissent et meurent au même endroit, des urbanistes l’avait déjà remarqué, Twitter en est une preuve - malgré l’explosion des réseaux sociaux, il n’y a plus d’espace comme Twitter.