Internet est souvent sous le feu des critiques. Alors la réponse dominante, où la technique est sacrée, est de dire que la technique, et donc Internet est neutre; tout dépend ce qu’on en fait. Circulez, il n’y a donc rien à voir.
Aucune technique n’est neutre
Ce que vont dire les technocritiques, c’est qu’aucune technique n’est neutre : elles sont inventées, commercialisées, etc. par des gens précis, qui ont leur valeurs, leurs intérêts, leurs buts, etc. Et que donc il faut s’interrésser au “système socio-technique”. C’est à dire ne pas parler des protocoles & autres logiciels+matériels qui constituent Internet sans parler de ses concepteurs (de la défense américaine qui veut un réseau qui résiste aux attaques nucléaires jusqu’aux contre-cultures de la Silicon Valley) mais aussi des acteurs d’aujourd’hui, qu’ils soient dominants (États, multinationales, etc.) ou minoritaires (comme le logiciel libre, hackers, etc.).
Potentiels & réalisations
Tout ça est super important pour décrire, mais je trouve que ça ne donne pas un cadre pour penser l’action. Ce qui m’a rappelé aux archives de Community Memory, une contre-proposition à l’ordinateur individuel qui voulait faire des réseaux informatiques un outil pour faire collectif. Dans leur article, ils mettaient en garde contre “les potentiels d’un outil technique”, car, disaient ils, quand on a commencé à déployer l’électricité, on lui voyait le potentiel de mettre un terme à l’industrie & les grosses machines pour enfin produire chez soi. Plus récemment, on nous a parlé du même potentiel pour les imprimantes 3D - nous pourrions reproduire des pièces détachées pour réparer tous nos objets. Et bien aucun de ces potentiels ne se sont réalisés, parce que ça n’est pas comme ça que fonctionne nos sociétés.
Un exemple pour vraiment comprendre à quel point la question du potentiel d’une technique ne sert à rien si il n’est pas compatible avec la société, c’est de se décentrer, et de s’intéresser aux premières nations (autochtones d’amérique du nord). Ce soir ma source exacte m’échappe, mais des anthropologues pas complètement ignorant de ces sujets, avaient donné des motoneiges à ces premières nations. Sauf que ces sociétés fonctionnent selon un régime de don / contre-don (poltlatch, kula, etc.), et, dans certains cas, pour rendre à l’autre ce qu’il nous a donné, il s’agit de détruire quelque chose de précieux. Rapidement, donc les motoneiges ont été brûlées. Ces sociétés là ne fonctionnent pas avec des outils aussi coûteux et complexes que des motoneiges.
Il s’agit là de ne pas être dans le jugement : nos sociétés sont toute aussi défaillantes avec plein d’autres techniques. Un exemple de l’absurdité par exemple de nos sociétés, qui la rend incompatible avec plein de techniques, c’est notre façon de jeter plutôt que de réparer. Dès lors, bien sûr qu’en fonctionnant comme ça, on ne peut utiliser des vêtements ou autres objets qui prennent des centaines d’heure à fabriquer nous-mêmes.
Maximiser les potentiels, délaisser les réalisations
Internet est considéré comme un espace de discussion et de diffusion de l’information qui permet d’exprimer des voix dissidentes, des contre-discours, etc. qui serait en danger de part l’ingérence des multinationales & des États.
C’est ainsi qu’ont émergé Activity Pub (Mastodon), atproto (BlueSky), des outils encore plus niches (Nostr, Secure Scuttlebutt) et tout un tas d’autres technos sous l’égide du concept de dweb (decentralized web). Et invariablement, tous ces potentiels ne sont soient pas réalisés (Secure Scuttlebutt est environ mort) ou ce sont re-centralisés (Bluesky est contrôlé par la société éponyme, Mastodon se concentre autour d’une dizaine de gros acteurs, etc.).
Pourtant, quand on regarde Wikipedia, quand on regarde les médias indépendants (Mediapart, etc.), quand on regarde les associations & ONG de la société civile, toutes ces initiatives réalisent les potentiels originels d’Internet. Autrement dit, on n’a pas besoin de nouveaux potentiels, on a besoin de réalisé ceux qui existent. Et c’est assez dur comme ça.
Réaliser un potentiel, ça veut dire en fait s’intéresser à la dimension sociale de la technique. À la maintenance. À la transmission des savoirs. Aux gens qui vont s’en servir : qui ont envie de partager des savoirs, qui sont mobilisés dans des luttes, etc. Même sur le plan technique il y a des choses à faire : améliorer la fiabilité, simplifier les outils, les adapter aux pratiques, assurer la fiabilité dans le temps, etc. Mais c’est quelque chose qui est perçu souvent comme moins noble, comme moins rigolo qu’explorer les potentiels, pour ses propres besoins.
À ce sujet, pour moi en 2026 en France, le plus frappant de cette différence entre “potentiel” et “réalisation”, c’est vraiment l’organisation des collectifs militants. Friant des listes de diffusion, tout développement à ce sujet semble à l’arrêt (il existe environ un seul outil, SYMPA, dont l’usage est loin d’être agréable. Framasoft, un des plus gros fournisseurs SYMPA, a mis “en dormance” ces services); là où beaucoup d’énergie, d’argent et de temps est mis dans de nouveaux potentiels (eg. Mattermost, Mobilizon, Mastodon) qui n’ont rencontré qu’un public beaucoup plus marginal.
Comment expliquer cela ? Dans l’article Culture hacker, hacks et création, création politique et politique de la culture de la revue Quebecoise “Les Cahiers du Socialisme”, l’auteur identifie en fait que cette “survalorisation de l’exploration des potentiels” est en fait un trait majeur de la culture hacker :
Les idées importantes transpirant des différentes listes de « principes hackers » peuvent se résumer en trois points : la valorisation de la prouesse et de la créativité techniques, la croyance que l’exploration des possibilités techniques générées par l’informatisation entraîne des changements positifs concrets dans nos vies, et […]
En conclusion
Il y a une sur-focalisation de notre société, en particulier des ingénieurs informatique, et encore plus des hackers sur les potentiels de la technique, du numérique, d’Internet. Pourtant, ce qui fait la différence, c’est bien la réalisation de ces potentiels. Hors, il est inutile de chercher à créer de nouveaux potentiels quand réaliser ceux existants est déjà si compliqué. Le fait que les tâches, les qualités, les compétences liés à la réalisation soient autant dévalorisées devrait nous interroger et mener à nous remettre en question, à minima sur nos intentions & valeurs réelles.