Pourquoi réfléchir à juguler le fascisme en ce moment précis ?
À l’écriture de ce billet, en janvier 2026, les élections municipales approchent, et s’en suivront les élections présidentielles en 2027; le Rassemblement National n’a jamais paru aussi puissant, la stratégie de Bolloré pour imposer les idées d’extrême droite n’a jamais paru aussi décomplexée. On assiste à un retournement des valeurs : l’extrême droite est présenté comme raisonnable, là où la France Insoumise, parti de gauche, est présentée comme dangereuse et “en dehors de l’arc républicain”. L’extrême droite progresse partout en Europe et dans le reste du monde, et semble mieux organisée que jamais. Donald Trump sidère la scène internationale, en violant le droit international au Venezuela et en menaçant l’Union Européenne d’une guerre si elle ne lui cède pas le Groenland, et rementant en cause par la même occasion l’ordre mondial.
Il se passe donc des choses, qui nous paraissent lointaines, mais qui subitement, rapidement, ont envahi notre quotidien ou vont l’envahir. Plus proche de mes sujets sur le numérique, notons la disparition de l’espace d’échange qu’était Twitter, devenu “X”, un énième repère pour l’extrême droite. Les dirigeants de la Silicon Valley se sont alignés derrière Trump, par les paroles mais aussi par les actes. Ils ont mis fin à leurs politiques d’inclusion, coupé les emails de la cour pénale internationale car elle condamnait le génocide à Gaza, et entravé la vie numérique de Thierry Breton, ex-comissaire européen qui a tenté de réguler cet oligopole numérique au niveau européen entre autre à travers le DSA et DMA.
Demain, peut-être que Jeff Bezos sera intimé d’agir sur Twitch pour silencier les discussions politique de gauche (comme Clément Viktorovitch), Google sera sommer de bloquer ou entraver l’organisation de la société civile en restreignant ou limitant ses comptes GMail, etc. Nous devons donc nous tenir prêts, savoir réagir vite, et connaître notre rôle.
La tentation de la guerilla
Si cette fascisation de la société est devenue un sujet courant dans les cercles du numérique alternatif, elle considère (presque) toujours comme réponse à apporter l’angle de la guerilla. Plus simplement, la seule façon d’imaginer de vivre ou agir face à cette situation est dans la “bagarre” et la “violence” et ne propose que comme seule débouchée la “clandestinité”. On est loin d’autres luttes où l’objectif est d’exister, de se faire accepter, d’emmener avec soit le reste de la société1.
Les seules actions envisageables sont alors de se cacher, de se déguiser en super héro pour attaquer les méchants, et plus largement de réaliser des prouesses techniques en secret.
Cette guerilla, si ponctuellement est bienvenue voire nécessaire, ne devrait ni être la première option que l’on envisage, ni la principale. Surtout, la guerilla ne devrait jamais être un idéal ou un horizon, mais seulement une réponse limitée dans le temps à une situation critique. Ainsi, ses outils ne devraient pas être imposés ou présenter comme une norme désirable, et nous ne devrions pas encourager les gens à se taire et disparaitre “car ils pourraient être surveillés ou mis en danger un jour”.
Prendre des places fortes plutôt
En effet, si le fascisme monte dans la société, c’est aussi en créant le consentement d’une partie de la population et non pas uniquement par des outils. Si la responsabilité d’IBM dans le déportement des juifs pendant la seconde guerre mondiale a été posée, on constate surtout une corrélation entre le pourcentage de victimes et l’intensité de l’antisémitisme dans la population.
Autrement dit, nous ne devrions pas mettre nos compétences dans la guerre frontale avec le fascisme (via du chiffrement toujours plus alembiqué, des réseaux toujours plus complexes à utiliser, des ordinateurs et téléphones de moins en moins pratiques) mais d’abord identifier les places fortes (médias, entreprises, collectivités, militants, syndicats) qui existent dans notre société, qui peuvent soient légitimer ce fascisme, soient participer aux luttes émancipatrices, se demander comment soutenir celles qui résistent encore, et comment en prendre de nouvelles.
À cet égard, l’ancien préfet Yannick Blanc, vice-président du think tank de défense des associations FONDA en 2023, avait partagé son analyse sur le contrat d’engagement républicain qui était perçu comme une attaque forte contre les associations. Il nous avait alors présenté alors le monde associatif comme en mesure de participer à un rapport de force entre l’État. Dans ce rapport de force, Yannick Blanc notait que les associations étaient souvent beaucoup plus fortes qu’elles ne le pensaient : l’État ayant abandonné ses compétences internes pour les sous-traiter à du privé, dont beaucoup d’associations (particulièrement dans le domaine de la santé), ce dernier a besoin des associations pour fonctionner et remplir ses missions. Ainsi, que ce soit pour le contrat d’engagement républicain ou toute autre tentative de l’État (à travers le conditionnement des subventions à certains critère par exemple), Yannick Blanc invitait nos associations à se rendre utile à la société, voire indispensable. En effet, dans ce cas, dissoudre l’association devient couteux pour l’executif (en terme de popularité auprès des électeurs, des médias, des observateurs institutionnels, etc.).
Cette réflexion sur l’importance de, non pas se refermer sur nos bijoux techniques qui nous préserveraient on ne sait comment du fascisme, mais de participer à la société et se rendre utile n’est pas nouvelle. Ainsi, en discutant avec la sociologue des usages numérique Laurence Allard, cette dernière me faisait remarquer qu’au tournant des années 1990, l’Internet militant français avait cette pratique de convergence et d’entremélage avec le reste de la société. De mémoire, Laurence me citait le projet Samizdat ou encore la participation des acteurs d’Internet de l’époque au mouvement des sans papiers. Ces milieux fréquentaient alors Attac, Le Monde Diplomatique et le reste de la société civile.
En pratique
D’abord il faut mettre fin à notre isolement, à notre techno-solutionisme individuel : chiffrement ou pas, si toute la société devient fasciste, on n’en réchappera pas. Plutôt que d’imaginer se protéger avec nos petits ordinateurs, il faut converger. Nos compétences permettent certes pas de lutter en directe, mais d’être un soutien logistique aux luttes existantes, de pérenniser les places fortes antifascistes, de reprendre celles fascisés. D’envisager et organiser le rapport de force au niveau humain, citoyen, et non pas technique.
Aujourd’hui, sur le plan médiatique, la critique du discours dominant se fait beaucoup via Twitch, relayé ensuite sur Youtube et sous forme de podcasts, plateformes qui leur permettent tout de même de survivre via des publicités et des dons. Citons Clément Viktorovitch ou David Dufresnes. Pour l’instant ces plateformes les laissent relativement tranquille, mais tout peut changer rapidement. Que diraient-ils si on leur proposait de diffuser en audio (uniquement) sur nos serveurs en plus des plateformes existantes, avec une plateforme de don ?
Ensuite, l’organisation des collectifs a besoin de se faire à distance, elle passe encore beaucoup par email. Sans cesse, on entend que ce protocole est obsolète. Mais avons-nous seulement essayer de le corriger ? De nous mettre à l’écoute des personnes en charge des mouvements associatifs, syndicales, etc. sur leurs problèmes ? Leur premier souhait est un fonctionnement plus simple, plus fiable. Nous pouvons définitivement améliorer leur quotidien, et donc leur impact. Plus largement, on a vu récemment que les entreprises américaines étaient prêtes à couper les services email de leurs adversaires, avec l’exemple de la cour penale internationale. Comment pouvons-nous tirer parti de notre situation géographique et de nos techniques pour protéger d’autres acteurs ?
N’oublions pas le retour en force des newsletters. Substack en est la référence aujourd’hui. N’y a t’il pas quelque chose à jouer là ?
Autrement, beaucoup de contenus passent par Instagram et TikTok aujourd’hui, réseaux qui ont davantage pris la place de Facebook et Twitter que Bluesky ou Mastodon. Comment composer avec cette réalité ? Comment extraire ce qui fait l’essence de ces réseaux pour accompagner quelques uns de leurs créateur-ices de contenu à aussi publier sur nos plateformes ? Que leur manque t’il ? Comment participons-nous à faciliter la publication, mais aussi le suivi du contenu, voire sa curation ? Ici tout reste à construire, mais nous n’avons pas besoin de convraincre tout le monde, ni de reproduire tous les contenus, ni d’y transférer les logiques négatives comme le doom scrolling. Il n’empêche le constat est là aujourd’hui, la politique et les actions sont sur ces réseaux, par exemple les humoristes engagés de Radio Nova n’ont souvent qu’un compte Instagram.
Plutôt que de s’imaginer espions, clandestins, ou guerilleros dans un monde hostile, notre énergie est selon moi mieux investie à se présenter comme des soutiens logistiques de communication et d’organisation, en consolidant ou reprenant des positions stratégiques visant à diffuser des discours progressistes. Une société qui n’abandonne pas ses places fortes (médias, etc.) ne sombre pas dans le fascisme.
Ce n’est qu’un début, continuons la lutte.
-
Par exemple “La marche des fiertés” qui, à l’inverse contraire de la clandestinité, aspire à faire exister les mouvements LGBT+ dans la société. ↩